[ITV] L'American dream de Mathieu Bitton, directeur artistique (Lenny Kravitz, Raphael Saadiq)


Si physiquement, le gabarit de ce grand gaillard impressionne, plus encore que sa stature, c'est bien le parcours professionnel de Mathieu Bitton qui en impose. Ce français expatrié à Los Angeles, qui a débuté sa carrière dans l'industrie musicale au milieu des années 90, est devenu, guidé par son sens créatif et beaucoup d'audace, l'une des personnalités incontournables dans son domaine, le graphisme. Directeur artistique, designer, producteur, photographe et désormais réalisateur, ce touche à tout des métiers de l'image et des arts visuels a signé plus de 500 pochettes d'albums, conçu le design de pléthore de coffrets, d'éditions deluxe ou collector pour la crème des musiciens Funk, Jazz et Soul.

Plus esthète que stakhanoviste du cover art - malgré une productivité impressionnante qui tendrait à nous faire croire le contraire - l'homme a du goût, de l'inspiration et de l'inventivité. Des qualités reconnues de tous (nommé aux Grammy Awards en 2010, il s'est aussi vu remettre les insignes de chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres en février dernier), qui lui ont permis de devenir le collaborateur privilégié de Quentin Tarantino et Raphael Saadiq, avec lesquels il partage une passion pour le cinéma noir américain et la culture Blaxploitation.

Mathieu Bitton photographié par Elisabeth Fried (http://www.elisabethfried.com)

Mathieu Bitton est aussi, depuis 2009, un pilier du cercle intime de Lenny Kravitz et l'un des acteurs majeurs du développement de la communication online de ce dernier, aussi inspirée que puissante. Grand passionné d'une loquacité sans égale, branchez-le sur Gainsbourg ou Prince et Mathieu déroule... comme ce fut le cas lors d'une conversation fleuve un soir de Mai dernier, au restaurant du Mama Shelter ou nous nous étions donné rendez-vous pour cette interview. Je presse la touche "record" de mon dictaphone et boit ses paroles avec autant de délectation que je sirote mon "Kool & The Gang" (variation soft drink du mojito, made in Mama Shelter). Et goûte par procuration, deux heures durant, à l'American Dream version Mathieu Bitton, décidément intarissable et loin d'être avare en anecdotes. Morceaux choisis.

 Gainsbourg et Prince, une éducation musicale 

Tu as découvert la musique de Prince à l'âge de 9 ans et avant cela tu étais déjà fan de Gainsbourg. As-tu grandi dans un environnement familial propice à développer cette passion pour la musique, si précoce ?
Pas du tout. Mes parents sont stylistes, mais mon père collectionne beaucoup d'art. À la maison, il y avaient des statues qui représentaient des musiciens noirs, des peintures de Josephine Baker, tout était très afro-centrique. Quand j'étais petit, on allait toujours aux Puces. De temps en temps mon père achetait des disques, ma mère aimait bien ces trucs là aussi, mais quand j'étais avec lui c'était beaucoup ça. Gainsbourg, ça a été mon premier amour, je devais avoir sept ans. Nous étions au Drugstore à St Germain - on allait souvent dîner là-bas avec mon père - je me souviens avoir vu la pancarte de l'album "Aux Armes etc" et j'ai demandé qu'on m'achète le disque. Ça a été une sorte de révolution, du jour où j'ai écouté Gainsbourg je suis devenu complétement accroc.

Quand j'avais 13 ans, le soir du nouvel an juif, j'étais avec deux copines, nous étions complétement fan de Gainsbourg et on avait été frapper à sa porte rue de Verneuil. On lui avait emmené des fleurs et des chocolats, il avait ouvert la porte, il nous avait laissé rentrer, je lui ai fait signer un autographe et ça m'a fait réaliser que tout le monde était abordable, accessible. Un mec comme ça, il m'a ouvert la porte ! C'était tellement fantasque ! Je crois que c'est la première expérience qui m'a fait réaliser que je pouvais avoir une connexion avec des artistes, sans que ça ne fasse que "fan".

À 9 ans, j'ai découvert Prince, avec l'album "Controversy", en 1981. C'est à ce moment là que j'ai commencé à vraiment aimer, je le trouvais bizarre !

Prince "Controversy" (1981 - Warner)
D'ailleurs, ma mère m'avait engueulé parce que dans le vinyle, il y a une affiche où il est dans la douche. J'avais accroché ça au mur, et elle s'est dit, "c'est quoi ce truc ? Pourquoi mon fils a une photo de mec à poil dans sa douche avec une croix derrière ? ".

La première fois que je suis parti à Los Angeles, où ma mère habite (elle est partie en 1982), j'étais au Tower Records de Sunset et il y avait en énorme les lettre '1999' découpées au dessus de l'immeuble. Quand je suis rentré dans le magasin il y avait la chanson "Let's Pretend We're Married" à fond, et là, ça m'a fait un choc, je me suis dit "ok, c'est ce que j'attendais !". Et je disais souvent à ma mère : "ce mec là, je vais travailler avec, c'est trop bien".

Donc à l'époque, tu envisageais déjà de suivre cette voie ?
Oui, j'étais clair. C'est drôle parce qu'une fois, quand j'étais rentré à Paris pour le week-end, j'avais découpé un article dans "Best". Ils avaient mis les lettres de "Purple Rain" pour l'entête de l'article. Je les avais découpées, et j'avais fait une couverture de compilation qui s'appelait "Ultimate Prince". Je devais avoir 14 ans quand j'ai fait ça. J'avais mis des maxis, tout un tas de trucs... et quand je suis rentré en pension, j'ai montré la K7 à mes copains et je leur ai dit : "voilà le truc que j'ai produit".

Compilation "Ultimate Prince" (2006 - Rhino/Warner)

Si on avance à l'année 2006-2007, j'ai effectivement produit la compilation "Ultimate Prince" ! J'avais complétement oublié cette histoire, sauf qu'un jour, je reçois un mail d'un copain à qui je n'avais pas parlé depuis 25 ans et qui était en pension avec moi. Il me dit : "j'ai acheté la compil' de Prince, et je me souviens que la K7 que tu m'avais donné c'était la même chose. C'est complétement hallucinant, parce que nous on te prenait pour un gros mytho en ce temps-là !". Je lui ai répondu que j'étais effectivement un gros mytho, sauf que c'était une sorte de mytho-projection. En tout cas, moi à l'époque, j'y croyais déjà.

Ta première expérience de graphisme et de design, c'était d'ailleurs au travers d'un fanzine consacré à Prince.
J'allais souvent aux conventions de disques, car je collectionnais beaucoup. Surtout des disques de Prince à la base, et puis ça m'a un peu lassé, alors je suis rentré dans les B.O. de films noirs des années 50-60-70, et après j'ai commencé à collectionner des affiches. À l'époque, j'avais rencontré des mecs, Jean-Michel et Stéphane, qui avaient un fan-club de Prince qui s'appelait Black Camille. On faisait des deals, des échanges de pirates etc, et donc je les avais aidé à faire un magazine, qui s'appelait aussi "Black Camille". Puis j'ai décidé de faire mon propre magazine aux Etats-Unis, "Glam Slam". C'était ma première expérience en matière de graphisme, mais j'avais rencontré un autre mec qui m'avait un peu aidé dessus.

Y a-t-il eu plusieurs numéros de "Glam Slam" ?
Je crois qu'on en a fait deux, et puis finalement... je les ai vendus à la boite de Prince, j'ai réussi à le faire officialiser. Je ne me souviens plus pourquoi j'ai arrêté, je crois que ça correspond à la période où je suis parti à New York et où j'ai commencé la fac.

Pour ceux qui ne seraient pas familier avec le métier de directeur artistique quand il est lié au monde du disque, peux-tu nous dire concrètement comment ça se passe, quand tu travailles sur un album ou un coffret ? Tu as le champ totalement libre, où tu as un cahier des charges précis à respecter ?
Ça dépend du projet. Le dernier projet que je viens de faire, c'est un coffret de Marvin Gaye, les 40 ans de "What's Going On", mais le travail n'est pas aussi gros par exemple que celui que j'ai effectué sur le coffret Miles Davis. Des fois tu deales avec la maison de disques et la famille, et maintenant, je dis ça sans prétention aucune, j'ai atteint un certain niveau de confiance qui fait qu'ils me laissent toujours faire plus ou moins ce que je veux. C'est très très rare qu'on me donne un projet et qu'on me dise : "tiens, sur la pochette on veut ça, ou ce genre de chose".

Miles Davis "Bitches Brew : 40th Anniversary Deluxe Edition"
(2010 - Columbia Records)


Miles Davis "Bitches Brew : 40th Anniversary Deluxe Edition"
(2010 - Columbia Records)


Pour Miles Davis, j'ai fait trois pochettes différentes et généralement, je sais tout de suite laquelle va être la bonne. Donc j'avais fait la première et je savais que ça allait être ça, parce que j'avais utilisé une partie de la peinture de Mati Klarwein, "The Bitches Brew", et j'avais créé un espèce d'univers qui rappelle l'album original tout en faisant moderne. Tout le monde chez Columbia ainsi que la famille, étaient réticents au départ, ils voulaient qu'on reste fidèle à la pochette originale. Je leur ai dit : "non, moi je garde ça, je trouve ça très bien, on en reparlera plus tard". En fin de compte, le label m'a dit : "oui, tu avais raison, finalement, on adore". Quand on parle d'un nouvel album, c'est différent, on parle vraiment de concept, etc. Mais quand on parle de coffrets, de compilations, je fais des recherches de photos et je crée mes logos, mon graphisme, c'est plutôt simple.

 De "Ray Ray" à "Stone Rollin'" 

Puisqu'on parle de nouveaux albums, il se trouve que tu as aussi réalisé le design de Stone Rollin', de Raphael Saadiq. Pour appuyer ma question précédente, j'aimerais savoir comment tu as travaillé. Est-ce que c'était en collaboration avec la photographe Alex Prager ?
Non, car je ne suis pas arrivé au début du projet. J'étais parti au Bahamas avec Lenny Kravitz, et Raphael m'a appelé, parce qu'en fait, six ans avant, je l'avais rencontré quand il faisait son album "Ray Ray",  il avait entendu dire que j'étais le mec avec toutes les affiches Blaxploitation. Son manager Damien est un très bon ami à moi, on a bossé sur un disque d'Earth Wind & Fire ensemble, donc c'est lui qui me l'avait présenté. Il m'avait appelé et j'avais eu une super idée pour l'album "Ray Ray", mais finalement, je ne sais pas si c'est un problème de maison de disques ou quoi mais il n'a pas donné suite, et après j'ai vu l'album sortir... Donc, j'étais un peu vexé sur le coup. Puis je n'ai pas trop eu de nouvelles entre temps, on s'est croisé une fois. Et là, il m'appelle en me disant "j'ai le projet pour nous, ça y est, l'autre ça ne s'est pas fait mais cette fois c'est bon".

Je devais repartir le lendemain pour la Nouvelle Orléans - en plus, j'étais malade - et j'étais un peu sceptique. Je me suis dit "je connais l'histoire, il va m'appeler, je vais venir, et il ne va rien se passer". Damien me rappelle, il me dit qu'il faut vraiment que je vienne, qu'ils sentent trop le truc et qu'ils tiennent absolument à ce que ce soit moi qui le fasse. Je lui ai expliqué que j'avais une sinusite, que j'étais malade comme un chien, mais que j'allais passer. Donc j'arrive au studio de Raphael, je rentre dans son bureau et là, déjà, je vois deux des affiches que j'avais faites qui sont accrochées au mur ! Des affiches que je lui avais données à l'époque, une de James Brown et une de Marvin Gaye. À ce moment là, je me dis "ok, respect !". Très gentil, il me dit, de façon très humble, qu'il apprécie que je sois venu, qu'il sait que je suis malade. Il m'assoit derrière la console, et hop, il appuie sur start. Et là je suis rentré dans une espèce de trip, il m'a fait écouté l'album "Stone Rollin'" du début à la fin. Je me suis dit "ok, c'est bon, on peut travailler ensemble". Et je me suis senti tout d'un coup très chanceux d'être dans la pièce, car pour moi, c'est le meilleur disque qu'il ait fait jusqu'à présent. J'ai toujours aimé ce qu'il faisait, mais là, j'étais sur le cul, j'ai trouvé ça incroyable.

Avec Raphael Saadiq au studio Blakeslee (North Hollywood, CA)
après l'écoute de l'album "Stone Rollin"

Raphael Saadiq "Stone Rollin'" (2011 - Sony/Columbia)

Donc je suis parti le lendemain, ils ont fait les photos avec Alex, on a commencé la sélection des visuels, et moi, au début, j'avais choisi une photo de lui, puis on a parlé avec Alex et on s'est dit que ça serait génial de faire une pochette avec une photo où il n'est pas dessus. C'est marrant parce que la pochette que j'ai faite pour l'édition japonaise, c'est à la base celle que j'allais faire pour l'album. Je me suis dit, autant l'utiliser pour un autre marché. Et j'étais vachement content quand on a vu que Columbia avait accepté le principe qu'il n'apparaisse pas sur le disque, parce que c'est rare. J'ai essayé avec Lenny Kravitz, ils n'acceptent jamais. Et le projet c'est fait assez vite, parce que comme d'habitude, ils ont toujours besoin de tout demain, tu vois. Donc j'ai bossé sur le design du CD et du vinyle en même temps, et c'est toujours flatteur, mais il n'y a eu aucun changement. Je leur ai envoyé la mise en page, ils ont trouvé ça génial, après ils m'ont demandé de travailler sur le design de son site officiel. Et donc voilà, je suis vraiment très content d'avoir bossé là dessus.

 Dans le cercle intime de Lenny Kravitz... 

J'aimerais que l'on aborde ta relation de travail avec Lenny Kravitz, parce que vous faites des choses assez sensationnelles ensemble en terme de communication sur le net. Est-ce que c'est toi qui est à l'origine de la démarche ?

Je peux te raconter comment ça a commencé, après, tu pourras en déduire ce que tu veux. J'ai rencontré Lenny quand j'avais 13 ans, c'était le colloc de Christopher, l'assistant de ma mère, qui est styliste. Je garde l'image du Lenny qui était toujours stone sur le canapé, avec sa guitare. Après, il était devenu Romeo Blue et j'étais allé le voir avec Christopher au Roxy à Los Angeles. Je suis devenu fan sur le champ. Mais nous avions plutôt une relation de famille, parce que Christopher, c'était comme un frère pour lui, et moi, je considère aussi Christopher comme mon grand frère. Nous allions souvent chez la mère de Lenny le dimanche pour les barbecues, etc, on se voyait comme ça.

Petit à petit, il a réalisé que j'avais cette espèce d'obsession de musique, je lui passais des disques, je lui faisais découvrir des morceaux, je lui faisais des compils. Un jour, à Bercy, lors de la tournée de "Are You Gonna Go My Way", il m'a dit : "il faudrait que tu bosses avec moi sur mon album de Funk". Il me répétait ça tous les ans, chaque fois que je le voyais, quand il a su que je commençais à faire du design de pochettes. Mais il ne me rappelait jamais, c'était un peu le blabla typique de la rockstar...

Le destin a fait que vous vous êtes retrouvés à Paris par le biais de Jean-Baptiste Mondino, à l'époque où tu travaillais sur un album pour la chanteuse française Emily Loizeau...
Oui, c'est marrant parce que cette fois-ci, j'ai senti qu'il se passait un truc. On s'est retrouvé un mercredi soir, je suis resté chez lui pendant 4 jours à écouter de la musique, à parler d'idées, de concepts, c'était comme une espèce d'explosion créative. On allait à "L'As Du Falafel", on revenait chez lui, on allait aux Puces etc, et je sentais qu'il y avait un espèce de complémentarité entre nous, c'est à dire qu'il y avait quelque chose qui lui manquait que j'avais, et réciproquement, il m'a apporté quelque chose qui me manquait.

Je suis reparti à Los Angeles, il m'a appelé et on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose pour célébrer les 20 ans de "Let Love Rule". Il m'a mis en contact avec son manager, qui se trouve être un super pote à moi, mais on ne le savait pas, parce qu'il venait de commencer avec Lenny ! Ils m'ont donné carte blanche et m'ont laissé produire le projet tout seul. J'ai fait les recherches, le design, je me suis occupé du marketing... Enfin, c'était mon petit projet à moi quoi ! Et je l'ai livré à EMI en temps, ils n'arrivaient pas à y croire, je l'ai fait en deux semaines à peine. À partir de là, Lenny a compris, il s'est dit "OK, c'est un mec sérieux".

Lenny Kravitz "Let Love Rule : 20th Anniversary Deluxe Edition"
(2009 - Virgin/EMI)

Je suis parti aux Bahamas chez lui en février 2009 parce qu'on avait fait envoyer les masters pour faire un nouveau mixe de l'album, et on avait quelques morceaux inédits à mixer aussi. Là, j'arrive sur une espèce d'île déserte, avec son salon posé sur la plage ! Je me dis "qu'est-ce qui m'arrive, où suis-je ?". Je me souviendrai toujours du moment où je suis arrivé sur la plage et où Lenny m'a dit "welcome to my living room !". J'étais venu aux Bahamas pour la réédition de "Let Love Rule" et j'avais quand même emmené une petite caméra vidéo mais les mecs de son équipe me disent direct que je n'ai pas le droit de filmer dans le studio, que c'est très strict. Alors, je demande à Lenny : "j'ai mon appareil, est-ce que ça te dérange si je fais quelques photos ?". Il me répond : " non, pas du tout, tu fais ce que tu veux, tu es comme la famille, je te fais confiance". Sans y penser, je commence à filmer, quand il est au piano en train d'écrire une chanson, quand on a fait un feu sur la plage... des petites conneries comme ça, je prends des photos etc.

Après le projet "Let Love Rule", je suis reparti chez moi à Los Angeles, puis son manager me recontacte pour me proposer de m'occuper du merchandising de la tournée qui suit. À New-York, lors de son 2e concert au Fillmore, j'ai demandé à Lenny s'il pouvait me laisser le shooter sur scène. La première photo de lui que je lui ai montrée, c'était un portrait façon rock star, qui après a été utilisé par Gibson, et par le Fillmore, ils en ont fait un gros tirage. Dans le bus de tournée, quand je lui ai montré mon travail, il m'a dit : "mais je ne savais pas que tu prenais des photos comme ça !". Je lui ai répondu que je faisais ça pour m'amuser, mais lui, il m'a proposé de le suivre sur le reste de la tournée. Je suis resté, j'ai fait des photos tous les soirs, puis en discutant avec lui et son management, je leur ai dit qu'on devrait commencer à poster sur Facebook et Twitter. Donc on a ouvert des comptes. Il n'était pas du tout connecté à ce truc là, à la base. On a lancé ça et je me souviens qu'au début, il y avait environ 2000 abonnés et nous on se disait "wow, quand même, on a 2000 personnes qui nous suivent !". Maintenant, on est à plus de 2,6 millions d'abonnés sur Facebook et près de 2 millions et demi sur Twitter !

À ce propos, je trouve que le lien que vous avez réussi à créer avec les fans de Lenny est assez unique, justement au travers des photos et surtout des vidéos que vous partagez.
Un des soirs de la tournée US, il s'est passé un truc très drôle. On était à l'Hôtel Borgata à Atlantic City, pour un concert que Lenny donnait dans le casino, et on attendait le régisseur qui devait venir nous chercher, nous emmener à la scène, enfin le truc classique. Mais le mec n'arrive pas. On se dit "c'est déjà l'heure du concert, c'est bizarre, il est pas là". On l'appelle, mais son téléphone ne répond pas. Alors Lenny, son assistante et moi, on descend et là on réalise qu'on ne sait pas du tout où est la scène, on est à l'intérieur de l'hôtel... Les gens commencent à aborder Lenny, à lui demander un autographe...

Et moi, j'ai un espèce d'instinct, j'avais mon Iphone, alors je commence à filmer la scène, avec les gens qui lui disent "mais tu n'es pas censé faire un concert, qu'est ce que tu fais là ?". Et là, Lenny regarde mon Iphone et dit : "bon bah voilà, vous pensiez que j'étais une rockstar hyper cool, mais apparemment pas, je ne suis même pas fichu d'arriver à mon propre concert, je suis paumé dans l'hôtel !". Finalement il y a quelqu'un qui arrive et qui nous emmène à la scène, les gens sont en train de huer parce que ça fait 45 minutes qu'ils attendent, surtout que dans les casinos ils ne sont pas patients ! Moi, je suis toujours en train de le filmer, à l'arrach' sur mon Iphone, et il dit au public : "je vous promets, je me suis perdu en essayant de venir à la scène, mon ami était avec moi, on a filmé, il va le mettre ce soir sur Twitter, comme ça vous pourrez me croire, je ne me serais jamais permis d'arriver en retard".



Après son concert, j'ai monté un petit film sur Imovie, et on l'a mis sur le net. Le lendemain matin, j'ai un copain qui m'appelle de Los Angeles pour me dire qu'il a vu la vidéo sur CNN ! Je regarde sur MSNBC et je m'aperçois que tout d'un coup, ça devient un truc viral de folie. Partout où on allait, on nous parler de cette vidéo, "Lost In Borgata". En l'espace de deux jours, on a eu 250 000 personnes en plus sur Twitter et sur Facebook, et à ce moment là, je lui ai dit "voilà, on a trouvé le truc. Il faut faire des petits films comme ça ! ". Lui pensait que les gens finiraient par se lasser, mais je l'ai convaincu que si on restait intéressants, ce ne serait pas le cas. Donc je me suis mis à faire des photos et des vidéos de lui en studio, en répets, backstage, dans sa baignoire, ça c'est fait comme ça, vraiment naturellement. Sans se poser de question.

La petite séquence vidéo "Lenny Kravitz crashing the choir's gig" a généré plus de 600 000 vues sur Youtube...
C'est le plus gros truc qu'on a eu jusqu'à présent. On était à la Nouvelle Orléans avec des amis en train de déjeuner, et tout à coup on entend un groupe chanter dans la rue. C'était assez lointain, mais on a reconnu qu'ils chantaient le début de sa chanson, "Fly Away". Alors je lui dis : "viens, on y va, et tu chantes avec eux !". Lui il a toujours le même réflexe, il me répond : "non non, je vais passer pour un gros lourd..." et finalement, on se dit OK, on le fait ! Je commence à filmer, on court vers le groupe, et là il arrive devant eux, et on se rend compte que c'est un chœur d'une église de je ne sais pas où au Texas avec 70 ados en train de chanter "Fly Away" ! Lenny débarque et se met à danser. Au début, il y a en un qui ne remarque pas que c'est lui. Dès qu'il comprend, il devient ouf, et après hop, Lenny se met à la batterie, il commence à jouer avec eux, il prend le micro, il se met à chanter ! Tout d'un coup, la place s'est remplie de millier de personnes, ça a fait un petit événement. Et on m'a répété 100 fois que c'était pas possible que ce truc là soit arrivé, que c'était un coup monté. Pourtant c'était tout a fait spontané.



La vidéo a été diffusée sur tous les shows télés, ça a fait un buzz de fou et encore une fois, on a réalisé que c'était quelque chose de très naturel et que c'est que comme ça qu'on allait réussir à faire la promo d'un album, sans vraiment jamais parler de l'album. Petit à petit, comme je filme tout, on a fait un making of en studio, de temps en temps on fait des petites vidéos de 2 minutes, autour de la création d'une chanson. C'est génial, parce qu'on a jamais mis une seule pub sur Twitter, on a jamais mis une seule pub sur Facebook, c'est complétement pur comme démarche.

En même temps, ça crée vraiment une proximité avec l'artiste, on a l'impression qu'il est accessible et qu'il a envie de partager quelque chose de spécial avec son public.
C'est cool parce que comme je te l'ai dit, rien n'a jamais vraiment été plannifié. Il faut vraiment que ça soit pur, pas répété. Par exemple, l'année dernière, c'était l'anniversaire de la mort de sa mère. Ils étaient extrêmement proches, ça a été une très grosse perte. Il était en train de regarder des DVDs des Jeffersons, le show dans lequel elle jouait. Je suis allé le chercher dans sa chambre, on est allé dans la cuisine, je lui ai donné sa guitare et je lui ai demandé de chanter "Thinking Of You". C'était tellement émotionnel, j'étais en train de filmer et j'avais des frissons partout. Il a chanté puis il est parti se rallonger dans sa chambre, regarder les DVDs de sa mère. On a mis la séquence sur le net, et alors que c'était simplement la vidéo d'une chanson sur sa mère qui est sortie en 1995 - donc rien de vraiment nouveau - y'a eu environ 400 000 vues sur Youtube. C'est génial !



Pour moi, c'est une espèce de nouvelle forme de marketing pur. Il y a plein d'artistes et surtout de managers qui me demandent quelle est notre méthode, notre mode de fonctionnement, et je leur explique qu'il n'y en a pas, que cela tient à la relation que l'on a avec l'artiste. Moi par exemple, je peux arriver chez lui, j'ai la clef, il peut être endormi, je peux rentrer chez lui, je peux allumer la caméra et le réveiller, c'est "all access".

C'est à dire que ce tu fais pour lui, tu ne pourrais pas le faire pour un autre artiste, parce que ça nécessite vraiment un degré d'intimité particulier ?
Oui voilà, à moins d'être très proche. Et tu vois par exemple, il y a un très bon photographe qui est venu aux Bahamas pour faire un reportage pour un magazine. Il a demandé à Lenny s'il pouvait faire quelques photos dans la cuisine, là où on a tourné la vidéo de "Thinking Of You". Lenny lui a répondu : "non, pas de photos dans ma maison". Le mec a argumenté qu'il l'avait déjà montrée sur Internet, mais Lenny lui a expliqué que ce n'était pas pareil. À ce moment là, j'ai réalisé que j'avais un accès vraiment unique.

Tu faisais allusion tout à l'heure au making of du nouvel album, "Black And White America", que tu as tourné. Va-t-il donner lieu à un documentaire ?
Oui, un documentaire de 60/70 minutes qui va s'appeler "Looking Back On Love". Avec vraiment toute l'expérience des deux ans de création de l'album. Et c'est là que j'en reviens au fait que j'avais filmé Lenny depuis le début, avant même que je ne bosse sur le docu. En transférant toutes les vidéos, j'avais oublié que je l'avais filmé en train d'enregistrer la toute première chanson, alors qu'à l'époque, je n'avais pas du tout l'intention de réaliser un film. C'est juste un bon instinct que j'ai eu et du coup, on a pratiquement toute la conception de l'album en vidéo. Il y aura une édition deluxe de "Black And White America", un coffret, et ce sera inclus en exclusivité dedans. Sur l'édition speciale CD/DVD qui va sortir en Europe, il y aura également un DVD bonus contenant 6 vidéos inédites en studio.
Lenny Kravitz "Black And White America" : Super Deluxe Edition (2011 Roadrunner Records)


 Pour aller plus loin : 

Retrouvez Mathieu Bitton sur sa fanpage Facebook et sur Twitter.

Site officiel : www.candytangerine.com

Lenny Kravitz en tournée européenne (avec Raphael Saadiq en 1e partie) du 15 octobre au 29 novembre 2011 (Paris Bercy). Toutes les dates sur lennykravitz.com/tourdates.

Sorti de l'album "Black And White America" le 22 août 2011 (Roadrunner Records).

Crédit photo portrait Mathieu Bitton : http://www.elisabethfried.com

8 commentaires:

  1. billy a dit…:

    Super article Emily, tu déchires!

  1. Félicitation pour ton travail Mat, depuis tout petit tu est passionné, c'est mérité ! quels talents !!! A+

  1. Emily a dit…:

    Ah ah merci Billy ! Et merci à Mathieu d'avoir pris le temps de partager son parcours, ses belles anecdotes et sa passion avec moi, j'en suis honorée.

  1. Aisha a dit…:

    J'adore! This man is a MF genius! And he should rock town sans glasses more often!

  1. Smoov' Sauzë a dit…:

    ... Cet article est un Gisement de précieuses informations, tant sur les artistes concernés que sur la vision de la Communication elle même... Entre le moment où tu nous en a parlé au stade embryonnaire et le résultat final de cet Interview, argumenté par des supports vidéos...Daamn c'est vraiment encore + LOURD que ce que je pensais...loOol... Franchement Bravo, pour avoir pu synthétiser tout cela en 1 seul article...

  1. Anonyme a dit…:

    Excellente interview de mon ami Matthieu. Bravo, Emily, pour ta qualite editoriale. Tres pro.
    Laurent T-T

  1. Anonyme a dit…:

    super!
    merci mathieu, tu es génial

    titichrystelle

  1. Anonyme a dit…:

    Super article bravo Emily et chapeau bas Mister Bitton!

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